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Chronique II · II - Les Premiers Artisans
Episode I : Celui qu’on attendait

Alain le Grand avait quelques principes, beaucoup d’idées, et une étrange conviction : celle que chaque voyageur mérite d’être accueilli comme s’il était attendu.

Cette conviction n’avait rien d’une proclamation solennelle gravée au-dessus des portes du Royaume. Elle se manifestait plutôt après coup, généralement lorsqu’un voyageur avait réussi à montrer que quelque chose manquait.

Un jour, Houston apporta au Roi quelques nouvelles des visiteurs.

Parmi elles se trouvait un message venu du Vietnam :

Như Tạo

Le garde contempla le message.

Puis le voyageur.

Puis de nouveau le message.

— C’est de l’écriture, ça ?

Houston, qui passait par là, s’arrêta.

— Si le monsieur vient de traverser la moitié du monde pour nous l’apporter, je suggère que nous partions de cette hypothèse.

Le voyageur n’avait pourtant rien demandé d’extraordinaire. Il voulait simplement inscrire des mots qui comptaient pour lui. Des mots de foi, peut-être ; après tout, on peut aimer passionnément le Christ aussi.

Seulement voilà : certains signes de son écriture résistaient aux artisans du Royaume.

Les coffres de lettres étaient nombreux, élégants, parfois extravagants. Mais lorsqu’on leur demandait certains caractères vietnamiens, quelques artisans restaient muets, d’autres rendaient une approximation, et les moins doués déposaient à leur place un petit carré.

Le Roi regarda le carré.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Un caractère que l’artisan ne sait pas tracer, Sire.

— Alors pourquoi me dessine-t-il une boîte ?

Personne ne trouva de réponse satisfaisante.

Alain le Grand fit donc ce qu’il faisait souvent dans ce genre de situation : il décida que le problème existait désormais officiellement.

— Trouvez-moi un artisan qui sache écrire pour ces voyageurs.

Et c’est ainsi que le Royaume apprit un peu mieux le vietnamien.

Le nouvel artisan arriva quelques jours plus tard avec ses alphabets, ses courbes et ses accents.

On lui fit une place dans l’atelier.

Puis quelqu’un posa une question embarrassante :

— Sire… comment saurons-nous qu’il faut l’appeler, lui, plutôt qu’un autre ?

Alain le Grand regarda les dizaines d’artisans déjà présents.

C’était effectivement une bonne question.

Tous savaient tracer les lettres ordinaires du Royaume. Plusieurs savaient également dessiner des caractères venus d’ailleurs. Certains excellaient dans une famille d’écritures et se révélaient catastrophiques dans une autre.

Il fallait donc cesser de considérer toutes les lettres comme une foule indistincte.

Les artisans commencèrent à ranger les écritures par grandes familles. Les signes familiers occupèrent leur quartier. D’autres furent reconnus comme grecs, cyrilliques, vietnamiens, arabes et ainsi de suite.

Le Roi leur donna un nom simple :

les Blocs.

Le mot resta.

Mais une difficulté apparut aussitôt.

Un voyageur pouvait très bien écrire plusieurs lettres latines ordinaires et glisser au milieu d’elles un caractère appartenant à un autre Bloc.

— Dans ce cas, proposa un artisan, nous pourrions choisir le Bloc qui possède le plus de lettres dans le message.

— Non, répondit le Roi.

— Pourquoi ?

— Parce que celles que nous savons déjà écrire ne sont pas le problème.

Houston sourit.

La règle fut inscrite dans l’atelier :

Lorsqu’un signe appartenant à un autre Bloc est reconnu, c’est son Bloc qui commande. Le Bloc latin ne règne que lorsqu’aucun autre ne s’est présenté.

Cette règle allait éviter bien des carrés.

Restait encore à savoir ce que chaque artisan savait réellement faire.

Pour cela, au fond de l’atelier, on déploya une œuvre si vaste qu’aucun mur ne semblait avoir été prévu pour elle.

Cinquante-quatre longues lignes s’étendaient devant les scribes. Une pour chaque artisan.

En largeur, les signes se succédaient à perte de vue.

On l’appela bientôt, avec un respect mêlé d’inquiétude :

la Grande Tapisserie des Glyphes.

Certains artisans y faisaient merveille. Chaque signe demandé apparaissait à sa place.

D’autres avaient quelques faiblesses.

— Celui-ci ne sait pas faire « ê », annonça un scribe.

L’artisan concerné baissa les yeux.

— Savez-vous faire « e » ? demanda le Roi.

— Parfaitement, Sire.

— Alors nous survivrons.

Le scribe toucha la case correspondante. Elle devint rose.

Plus loin, un autre caractère n’avait même pas eu droit à une approximation : l’artisan avait produit le fameux carré.

Un clic.

Rose également.

Ainsi, case après case, la Tapisserie conservait non seulement ce que chaque artisan savait tracer, mais aussi les décisions prises lorsqu’il ne le savait pas.

Le visiteur, lui, ne voyait rien de tout cela.

Il écrivait.

On aurait pu s’arrêter là.

Le Royaume savait reconnaître les familles d’écriture. Les artisans avaient été examinés. La Grande Tapisserie gardait la mémoire de leurs forces et de leurs faiblesses.

Mais JayCue, Grand Intendant du Royaume, fit remarquer un détail.

— Sire, le voyageur écrit.

— C’est généralement ce qu’on attend de lui.

— Non, Sire. Je veux dire : il écrit maintenant. Il ajoute des lettres. Il en efface. Il change d’avis.

Alain le Grand comprit.

Reconnaître le Bloc une fois ne suffisait pas. Le voyageur pouvait commencer avec quelques lettres ordinaires, puis ajouter un caractère vietnamien. Ou remplacer son texte par un autre.

Il fallait donc que l’atelier reste attentif pendant toute l’écriture.

JayCue reçut la mission.

Désormais, lorsque le contenu de la signature changeait, le Grand Intendant examinait de nouveau les signes et pouvait appeler le Bloc approprié.

Le Royaume n’avait pas appris toutes les écritures du monde.

Il n’en avait d’ailleurs aucune intention.

Il avait simplement appris à regarder qui franchissait réellement ses portes, à reconnaître son écriture, et à préparer ce qui était nécessaire pour que le prochain voyageur puisse croire, l’espace d’un instant, qu’on l’attendait depuis toujours.

Le Roi trouva cela satisfaisant.

Houston continua de surveiller.

JayCue continua d’écouter les plumes.

Et la Grande Tapisserie continua de s’allonger.

Le problème semblait réglé.

Il ne l’était évidemment pas.

Certains voyageurs, en effet, écrivaient dans l’autre sens.

Episode II : Ceux qui écrivaient dans l’autre sens

Le Royaume n’avait pas appris toutes les écritures du monde…

Certains voyageurs, en effet, écrivaient dans l’autre sens.

Cela n’avait, au premier abord, inquiété personne.

Après tout, Gif-mania avait déjà vu entrer dans ses murs des caractères latins, des accents dont certains scribes ignoraient jusqu’à l’existence, des alphabets grecs et cyrilliques, et même des idéogrammes qui avaient contraint les ateliers à ouvrir de nouveaux rayonnages de polices.

Le Royaume s’était adapté.

Il s’adapterait encore.

C’est du moins ce que pensait Alain le Grand lorsque Houston vint le trouver.

— Sire.

Le Grand Surveillant tenait à la main un parchemin couvert de signes que le Roi ne savait pas lire.

— Encore un voyageur ?

— Oui. Et celui-ci vient de Perse.

Houston posa devant lui le relevé du visiteur.

fa-IR

Le visiteur avait été repéré depuis le Maryland, mais son navigateur, lui, parlait persan.

Cela suffisait à éveiller la curiosité du Royaume.

— Et qu’a-t-il écrit ?

Houston retourna le parchemin.

— C’est précisément là que les ennuis commencent.

Les artisans avaient pourtant fait les choses sérieusement.

Les caractères étaient là. Aucun carré disgracieux n’apparaissait. Aucun signe ne manquait.

Mais lorsque JayDee reçut le texte, elle le contempla avec une certaine perplexité.

Les lettres étaient présentes.

Seulement, elles n’avaient pas toutes la bonne forme.

Dans cette écriture, une lettre ne se présente pas nécessairement de la même manière selon qu’elle se trouve seule, au début, au milieu ou à la fin d’un mot. Les caractères doivent se joindre, changer d’apparence et former une véritable écriture.

Afficher les bons signes ne suffisait donc pas.

Il fallait les façonner.

On fit alors venir un homme dont les ateliers parlaient avec respect depuis longtemps :

le Grand Magicien Arabe.

Il entra sans fracas, examina le parchemin et fit courir un doigt le long des caractères.

— Ils sont tous là, dit-il. Mais ils ne savent pas encore comment se tenir les uns auprès des autres.

Le Roi fronça les sourcils.

— Vous pouvez arranger cela ?

Le Magicien eut un léger sourire.

— Sire, c’est précisément pour cela qu’on me fait venir.

Il prit les lettres une à une, reconnut celles qui devaient s’ouvrir, celles qui devaient se lier, celles qui devaient se refermer, et leur rendit leur forme véritable.

Puis il remit le parchemin à JayDee.

Cette fois, les lettres s’assemblèrent.

Le Roi sourit.

— Voilà.

Houston ne sourit pas.

— Non, Sire.

— Quoi, « non » ?

— Regardez dans quel sens elles avancent.

Dans une grande partie du Royaume, les textes entraient par la gauche et progressaient vers la droite.

LTR — Left To Right.

L’écriture arabe et l’écriture persane procédaient dans l’autre sens.

RTL — Right To Left.

Ce qui semblait n’être qu’une affaire d’alignement se révéla rapidement beaucoup plus sournois.

Car un texte RTL n’est pas simplement un texte LTR que l’on retourne.

Les mots suivent une direction, certes.

Mais au milieu de ces mots peuvent apparaître des éléments qui, eux, conservent leur propre comportement.

Des nombres, par exemple.

Des signes de ponctuation.

Des barres obliques.

Des fragments latins.

Bref, des voyageurs circulant en sens inverse dans une procession qui circulait déjà en sens inverse.

Le Moine Copiste en fit l’expérience avec cette phrase :

در تاریخ 26/08/2026 است

Une date parfaitement innocente.

Du moins tant que personne n’essayait de décider naïvement qu’il suffisait de renverser l’ensemble.

Les mots persans devaient suivre leur ordre.

La date 26/08/2026, elle, devait rester intelligible.

Et les / n’avaient aucune intention de participer docilement à quelque retournement général que ce soit.

Le Moine Copiste contempla le résultat d’un premier essai.

Puis un deuxième.

Puis il posa sa plume.

— Je vais battre ma coulpe préventivement, Sire. Je sens que cette journée va être longue.

C’est alors que survint une démonstration dont personne n’avait demandé la tenue.

Elle ne se produisit même pas dans les ateliers de Gif-mania.

Au cours des travaux, le Roi conversait avec l’un de ses conseillers lorsqu’un passage parfaitement français apparut soudain…

aligné à droite.

Quelques signes de ponctuation semblaient avoir pris leurs affaires et changé de côté.

Le texte était français.

Les mots étaient français.

Mais la mise en page, elle, avait manifestement décidé qu’on se trouvait quelque part entre Téhéran et Bagdad.

Houston demanda immédiatement une capture.

Elle fut versée au dossier.

Non comme une curiosité graphique, mais comme une illustration presque parfaite du problème : dès qu’un moteur se trompe sur la direction d’un passage, le texte peut rester entièrement reconnaissable tout en devenant visuellement absurde.

Le Roi regarda longuement la pièce à conviction.

— Notre propre conseiller vient donc de nous faire une démonstration involontaire du bidi ?

— Oui, Sire.

— C’est extrêmement serviable.

— Il prétend que ce n’était pas volontaire.

— C’est encore plus serviable.

Un nouveau mot fut donc inscrit dans les registres :

bidirectionnel.

Ou, parce que les ingénieurs aiment également les diminutifs :

bidi.

Le Royaume venait de découvrir une règle assez humiliante :

savoir dessiner tous les caractères du monde ne signifie pas encore savoir écrire toutes les langues du monde.

Les polices apportaient les glyphes.

Le Grand Magicien Arabe savait redonner aux lettres leurs formes et leurs liaisons.

JayDee savait dessiner ce qu’on lui donnait.

Mais avant d’arriver jusqu’à elle, le texte devait déjà avoir été correctement préparé.

Le problème n’était donc pas simplement typographique.

Il était linguistique, directionnel et algorithmique.

Houston retourna finalement dans sa tour.

Sur ses écrans continuaient de défiler les Accept-Language venus du monde entier.

Le fa-IR du visiteur du Maryland n’était plus une petite curiosité dans un journal.

C’était un avertissement.

Pendant des années, Gif-mania avait accueilli des voyageurs en pensant que, pour leur permettre d’écrire, il suffisait de posséder leurs caractères.

Désormais, le Royaume savait que certains alphabets exigeaient davantage.

Il fallait connaître leurs formes.

Leurs liaisons.

Leur direction.

Et parfois arbitrer la circulation lorsque plusieurs mondes se rencontraient dans une seule phrase.

Alain le Grand regarda une dernière fois le texte persan.

— Houston ?

— Sire ?

— Combien reste-t-il d’écritures dont nous ignorons encore les règles ?

Le Grand Surveillant consulta ses écrans.

Puis il leva lentement les yeux.

— Vous voulez vraiment que je réponde ?

Le Roi réfléchit.

— Non.

Au fond de l’atelier, le Moine Copiste venait justement de retrouver un signe de ponctuation.

Il n’était absolument pas là où il l’avait laissé.

Episode III : Ceux qui frappaient à la porte

Depuis quelque temps, les portes du Royaume s’étaient ouvertes bien au-delà des contrées que ses bâtisseurs avaient imaginées.

Les voyageurs arrivaient de partout.

Certains franchissaient les portes, parcouraient quelques galeries, observaient les enluminures et repartaient sans laisser autre chose derrière eux que le souvenir fugace de leur passage.

D’autres descendaient jusqu’aux ateliers.

Ceux-là choisissaient une police, une couleur, un toon, inscrivaient quelques mots et confiaient leur ouvrage à JayDee et Maître Eddie.

Et lorsqu’un voyageur commandait ainsi une signature, Houston en conservait la trace.

Le Grand Surveillant du Royaume avait pris l’habitude de dérouler devant Alain le Grand d’étranges petits parchemins.

— Sire, en voici encore un.

Le Roi se pencha.

en-US,en;q=0.9,ta;q=0.8,ar;q=0.7,tr;q=0.6,pl;q=0.5,ru;q=0.4,de;q=0.3,zh-CN;q=0.2,zh;q=0.1,es;q=0.1

Il resta silencieux quelques instants.

— Il parle tout ça ?

Houston haussa les épaules.

— Je n’ai pas dit ça.

— Il vient des États-Unis ?

— Je n’ai pas dit ça non plus.

— Alors qu’est-ce que tu me dis ?

— Que son navigateur préfère recevoir de l’anglais américain, puis de l’anglais, puis du tamoul, de l’arabe, du turc…

Le Roi leva la main.

— Oui, j’ai compris. Tu peux t’arrêter avant l’allemand.

Le parchemin portait un nom : Accept-Language.

Au Royaume, on l’appelait simplement AL.

Et depuis que Houston avait commencé à les observer attentivement, une chose était devenue évidente : ces parchemins racontaient parfois des histoires étonnantes.

Certains étaient sobres. D’autres semblaient avoir été rédigés par un diplomate ayant passé sa vie à changer de frontière. Quelques-uns alignaient dix, onze, parfois douze préférences linguistiques.

On y trouvait des valeurs q=0.9, q=0.8, q=0.7, descendant sagement jusqu’à q=0.7.

Et puis il y avait les artistes.

Un jour, Houston avait apporté ceci :

fr,fr-FR;q=0.9,en-US;q=0.8,en;q=0.7,en-AS;q=0.001

Le Roi avait relu la dernière valeur.

0.001 ?

— Oui, Sire.

— Les Samoa américaines ?

— Oui, Sire.

— Après 0.7 ?

— Oui, Sire.

Personne n’avait jamais su pourquoi.

Depuis ce jour, quelque part dans les sous-sols du château, une petite pancarte indiquait :

EN CAS DE JUDGMENT DAY : SAMOA

Mais Houston avait rapidement appris la règle la plus importante de toutes :

un AL n’était pas un passeport.

en-US ne signifiait pas que le voyageur se trouvait aux États-Unis. ar-DZ ne prouvait pas qu’il se trouvait en Algérie. Et un navigateur affichant une longue procession de langues ne disait rien de certain sur la nationalité, l’origine ou même les langues réellement parlées par celui qui le tenait entre ses mains.

L’AL indiquait les préférences linguistiques annoncées par le navigateur. Rien de plus.

Heureusement, lorsqu’un voyageur descendait jusqu’à l’atelier et y créait une signature, Houston possédait un autre indice : l’adresse IP ayant transmis le POST.

Celle-ci permettait généralement d’obtenir une indication géographique : le pays, et souvent une région ou une ville.

Mais là encore, Houston se gardait bien de transformer une indication en certitude. Les fournisseurs d’accès avaient leurs habitudes. Les bases de géolocalisation avaient leurs approximations. Et certains voyageurs empruntaient des tunnels appelés VPN, capables de les faire apparaître à des centaines ou des milliers de lieues de l’endroit où ils se trouvaient réellement.

Ainsi, deux informations reposaient désormais côte à côte sur la grande table de surveillance.

L’une disait en substance : « Voici les langues que ce navigateur préfère. »

L’autre : « Voici l’endroit où cette connexion semble se trouver. »

Elles pouvaient parfaitement raconter deux histoires différentes.

Et c’était justement parce que Houston disposait des deux qu’il avait appris à ne jamais les confondre.

Mais il restait un problème.

Tous les voyageurs ne descendaient pas à l’atelier.

Beaucoup se contentaient de parcourir le Royaume. Ils entraient par une porte française, anglaise, portugaise, espagnole, allemande ou italienne. Ils visitaient quelques salles, feuilletaient le catalogue, regardaient les toons, puis repartaient.

Aucun POST. Aucune signature.

Pour ceux-là, les registres des créations de Houston restaient muets.

C’est alors qu’avait été déployée sur un mur de la salle de surveillance une immense mappa mundi.

Elle était alimentée par un observateur extérieur nommé Google Analytics.

Des points apparaissaient sur la carte.

Inde. Brésil. Philippines. États-Unis. France. Norvège. Porto Rico.

Et parfois…

— Sire ?

— Oui ?

— Ardentes.

— Où ça ?

Il fallut chercher.

Le Royaume venait involontairement d’ouvrir un Office de tourisme des bleds.

La mappa mundi avait un talent particulier pour faire surgir des noms que personne au château n’aurait pensé à rechercher : Nes, Salies-de-Béarn, Fosses-la-Ville et bien d’autres.

Un championnat officieux finit même par naître.

Mais cette carte possédait elle aussi ses limites.

Elle permettait d’apercevoir des voyageurs qui ne créaient aucune signature et qui seraient donc restés invisibles dans les registres des créations.

En revanche, elle ne voyait pas nécessairement tout le monde.

Certains voyageurs traversaient le Royaume en échappant au regard de ses guetteurs. Bloqueurs, protections contre le suivi, réglages du navigateur, mécanismes réseau : les raisons possibles étaient nombreuses.

Houston avait même quelques habitués capables de créer parfaitement leur signature tout en restant obstinément absents de la mappa mundi.

Le phénomène avait fini par être résumé dans un dossier particulièrement concis :

Méthode : ¯\_(ツ)_/¯

Le Roi contempla quelque temps la carte.

— Donc toi, tu vois ceux qui POSTent.

— Oui.

— Et la carte peut voir des gens qui ne POSTent pas.

— Oui.

— Mais elle peut aussi ne pas voir quelqu’un qui POSTe.

— Oui.

— Et toi, tu ne peux pas utiliser son AL pour savoir où il se trouve.

— Exact.

— Et même la géolocalisation de son IP peut parfois nous envoyer au mauvais endroit.

— Tout à fait.

Alain le Grand réfléchit.

— C’est remarquablement imparfait.

Houston sourit.

Aucun outil n’est parfait, Sire.

Et c’était précisément pour cette raison que le Royaume ne cherchait pas à fabriquer une vérité unique à partir de tous ces indices.

Il observait. Il comparait. Il conservait ce qui était utile.

Et surtout, il évitait de conclure davantage que ce que les données permettaient réellement de conclure.

Car tout cela avait un but beaucoup plus concret.

Dans l’atelier des écritures, la grande tapisserie des glyphes était désormais accrochée au mur.

Les cinquante-quatre polices du Royaume y avaient été éprouvées. JayCue savait reconnaître plusieurs familles d’écriture et orienter le texte vers le Bloc approprié. Le Grand Magicien Arabe savait donner aux lettres arabes les formes contextuelles dont elles avaient besoin avant de les remettre à JayDee. Les caractères chinois, grecs, cyrilliques et vietnamiens avaient eux aussi leurs artisans.

Mais il existait des milliers d’écritures, de langues et de caractères au-delà des murailles.

Fallait-il tous les accueillir immédiatement ?

Le Roi avait tranché.

Non.

Le Royaume n’ajouterait pas une nouvelle police simplement parce qu’une écriture existait quelque part dans le monde.

Il n’alourdirait pas les ateliers avec des centaines de fontes dont personne ne se servirait peut-être jamais.

Il attendrait.

Houston surveillerait les créations.

Les carrés , les caractères mal rendus, les écritures inattendues et les usages réellement rencontrés seraient examinés.

Un AL étrange pouvait attirer l’attention. Il pouvait suggérer qu’un besoin finirait peut-être par apparaître.

Mais un AL seul ne déclencherait aucun chantier.

La véritable alerte viendrait du terrain.

Un voyageur entrerait un jour dans le Royaume. Il écrirait quelque chose que les artisans ne sauraient pas correctement représenter.

Et cette fois, le besoin serait réel.

Houston monterait alors les marches quatre à quatre.

— Sire !

— Quoi encore ?

— Un carré.

Silence dans la salle du trône.

JayCue cesserait de compter ses Blocs.

JayDee poserait ses outils.

Le Grand Magicien Arabe passerait prudemment la tête par la porte.

Même Maître Eddie pourrait interrompre son travail pendant une fraction de seconde.

— Où ?

Houston déposerait la preuve sur la table.

Alors seulement, Alain le Grand donnerait l’ordre d’ouvrir les registres, d’examiner l’écriture inconnue et de chercher l’artisan capable de la rendre correctement.

Car après avoir appris à détecter les écritures, puis à les façonner lorsqu’elles l’exigeaient, le Royaume venait d’apprendre quelque chose de tout aussi important :

Savoir quand agir.

Il n’était pas nécessaire de deviner à l’avance tous ceux qui, un jour, frapperaient à la porte.

Il suffisait que la porte reste ouverte.

Et que quelqu’un regarde qui entrait.